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Quel soin accordez-vous à votre image scénique ?


Dernier chapitre de La Question publiée à l'origine dans le n°20 (octobre 2007) du Journal des Allumés du Jazz. Les musiciens Sophie Agnel, Daevid Allen, Franck Amsallem, Guillaume de Chassy, Denis Colin, Pablo Cueco, Santi Debriano, Bruce Gertz, Hugh Hopper répondirent à ma question "Quel soin accordez-vous à votre image scénique (costume, gestuelle, relation aux autres musiciens et au public) ?".

Dès lors que les musiciens sont sur scène, ils produisent aussi une image. Le concert est un spectacle qui donne à voir. Les captations vidéo sont souvent cruelles pour celle ou celui qui l'oublie. Au delà des notes, l'intimité de l'artiste se dévoile par des petits riens qui contrastent souvent avec son œuvre. La théâtralisation peut insister sur ses intentions. Son absence est un leurre. L'image est omniprésente.

Sophie Agnel, pianiste
Dans une loge avant un concert. Quatre musiciens dont une musicienne, moi. Nous allons jouer dans quinze minutes. Je regarde ces trois hommes changer de chemises : elles sont belles, certaines colorées, d'autres très chics, d'autres à fleurs, d'autres me paraissent beaucoup moins jolies que celles portées dans la journée... Certains me demandent de choisir entre celle-ci et l'autre apportée au cas où. Je suis déjà habillée, je l'ai fait à l'hôtel et resterai comme ça jusqu'au retour à l'hôtel. Je me regarde dans la glace rapidement pour me mettre du rouge à lèvres pendant que les hommes discutent. J'enlève ma bague qui m'empêcherait de jouer. Dans une loge avant un concert. Deux musiciennes. Nous allons jouer dans trente minutes. Séance d'essayage et de rigolade. "Et comme ça, je ressemble à qui, comme ça ? Et maintenant ? Ha ha ha ha hi hi.... Tu me prêtes ton truc là ?..." Nous allons entrer sur scène jouer la même musique. Mais j'imagine ce que le public voit : deux femmes musiciennes.
Nous rentrons sur scène. Une heure de son sans penser au paraître. On dit qu'on ne voit pas mon visage... Ça ne fait rien. Ceux qui veulent s'accrocher à quelque chose ont de quoi voir. Les bras, les pieds, les objets dans le piano... Le concert se termine. Seul moment de face à face et sourire avec le public et les musiciens.

Daevid Allen, guitariste et chanteur
En ce qui me concerne, je pense que lorsque j'apparais sur scène face au public mon corps et mon apparence font partie de mon expression artistique. Je conçois mon corps comme un champ des possibles.
Je peux choisir d'essayer d'attirer l'attention ou de me rendre invisible et toutes les variations entre ces deux pôles. Mes vêtements peuvent vibrer en sympathie ou être sensibles à la lumière, ou ils peuvent réduire ses effets. Ils peuvent porter des mots, des images, des poèmes, des paroles de chanson. Certains interprètes portent des vêtements chers ou font comme moi...
rivalisant d'ingéniosité pour trouver des manières bon marché d'avoir l'air différent. Le choix existe également toujours d'arpenter une rue sans rien changer sinon l'image que l'on projette de quelqu'un qui ne fait aucune distinction entre la ville et la scène. En étant le même. Mais une fois que l'on est sur scène on marque une différence visible. Votre présence permet aux gens de projeter sur vous leurs idées et leurs fantaisies. Ils sont généralement si loin de votre réalité que vous pouvez vous en amuser.
Daevid Alien !

Franck Amsallem, pianiste
J'ai assuré tellement de "gigs" alimentaires, où il fallait bien s'habiller, que mon souci, aujourd'hui, est de ne porter ni veste ni cravate sur scène. Presque toujours, je suis vêtu de couleur sombre, avec un jean noir, parce que, selon moi, tout le reste relève du show-biz, qu'il s'agisse de la djellabah d'Archie Shepp ou de la tenue "boy scout" d'un Gerry Mulligan - pantalon gris, veste bleue. Avant tout, je souhaite que les gens m'écoutent sans attacher d'importance à ma tenue...

Guillaume de Chassy, pianiste
En concert, je pense que la musique se suffit rarement à elle-même, a fortiori lorsqu'elle est exigeante et complexe comme est le jazz. Cela demande une vraie réflexion de la part des musiciens vis-à-vis de leur attitude scénique : comment se vêtir ? Comment se comporter avec ses comparses ? Comment parler au public ? Un artiste élégamment vêtu, pour qui le concert est autre chose qu’un chouette moment entre potes, destiné à une poignée d’initiés, gagne en retour l’adhésion et le respect de son auditoire. Il ne s’agit pas, bien-sûr, de tomber dans la démagogie ni de transiger sur le propos musical, mais bien de rendre ce propos plus intelligible, en "prenant les gens par la main" et en tâchant de ne laisser personne sur la touche. Musique complexe ne doit pas être synonyme de musiciens repliés sur eux-mêmes, dans une bulle inaccessible. Je n’oublierai jamais ce concert où Herbie Hancock est arrivé, sapé comme un prince, pour nous parler de la chanson I Love You de Cole Porter, en tapotant la mélodie à un doigt sur son piano. En trente secondes, il avait mis 4000 personnes dans sa poche. Ensuite, il nous a embarqués sans effort avec son trio dans la version la plus extra-terrestre de ce standard : vingt minutes de folie furieuse, d’extrême complexité et de prises de risques jubilatoires : nous n’avons pas décroché une seconde…

Denis Colin, clarinettiste
Le costume, j'en ai d'abord besoin pour moi. Un différent sur scène et hors scène. Pour me préparer avant la scène et ne plus être en scène après. Sa nature n'est pas forcément spectaculaire. Je n'ai rien théorisé sur le sens que pouvait porter en lui tel ou tel costume. Cependant, je ne me présente pas en boubou ni en maillot de bain ou en tenue militaire. À force d'éliminer tout ce que je ne porte pas, j'arriverai peut-être à cerner l'image de mes costumes. Pendant une période, j'ai mis des costards alors que je n'en portais pratiquement jamais à la ville. En laine ou en lin. Sans gilet ni cravate. J'en ai eu assez. J'utilise en ce moment volontiers une veste en coton sur un t-shirt (couleur variable) et un jean noir. Les pompes sont bordeaux. Un truc plus décontracté que le costard. J'ai recyclé mes costards en les portant avec plaisir à la ville. En toute décontraction. Il y a les fringues que l'on porte et comment on les porte. On les porte d'autant mieux qu'elles correspondent à quelque chose en nous, mais on n'a pas toujours le recul ou l'initiative ou l'idée qui nous permettra de sortir du geste habituel et plus ou moins inhibé. J'écoute très facilement les remarques que l'on me fait. Je viens de loin, quand je regarde mes photos de scène d'il y a une trentaine d'années...
Il y a tout d'abord une gestuelle qui vise à trouver mes repères sur le plateau du jour : ma clarinette basse, le couvre-bec, l'anche, la position des micros, celle des autres musiciens, voire celle du pupitre. Je note tout de suite la jauge de la salle. Si j'estime qu'il y a trop de bruit pour commencer, j'attends. Parfois, c'est peine perdue (le cas extrême : un festival en plein air pas loin de l'aéroport à Milan !). Ma gestuelle est guidée par mon acte musical. Je me tords, me redresse, lève une épaule, grimace, le tout guidé par un équilibre entre inspiration et écoute d'un côté et le rapport à l'instrument de l'autre. Alors que depuis des lustres je jouais de trois-quart face, je préfère maintenant me positionner de face. J'aimerais m'émanciper de la fixité des micros, mais je n'ai pas encore trouvé de solution technique satisfaisante avec les cellules fixées sur l'instrument.
La gestuelle peut être utilisée pour communiquer entre musiciens. Entre les pièces musicales on s'adresse au public. Je porte de plus en plus d'attention à ces instants qui permettent de prendre contact différemment avec le public, d'alléger le rapport. Après tout, la situation de "concert" n'a rien d'évident. Certains la jugent d'ailleurs périmée. Moi pas. Lorsque je m'adresse au public je dois lutter contre le sentiment de me répéter. Cette peur peut me faire louper ce que le public réclame : apprécier sa décision de s'être déplacé jusqu'à la salle de concert, mieux connaître ce qui anime les musiciens, aimer ce moment. Des présentations sont nécessaires.

Pablo Cueco, percussionniste
Aussi étonnant que cela puisse paraître, je soigne mon image. Enfin, autant que possible. Par exemple, j'ai des vêtements spécifiques pour chaque occasion. J'ai même ces derniers temps établi un barème assez précis. Pour les concerts avec cachet au tarif « club », tee-shirt noir ; au tarif "gros club", tee-shirt noir propre ; au tarif « festival », chemise ; au tarif "gros festival", chemise propre... Il va de soi que pour les créations la chemise est neuve et que pour les créations « petit budget » le tee-shirt noir est également neuf. Pour les concerts avec chemise, j'agrémente parfois, selon l'humeur et le contexte musical, d'une cravate colorée. J'ai d'ailleurs un sponsor, la maison Steval Valor (18 rue Pastourelle), qui me fournit gratuitement des cravates remarquables (c'est-à-dire qui se remarquent facilement).
Ma mère pense que ça ne me va pas du tout. Elle a sans doute raison, mais c'est un mal nécessaire. En effet, si on observe les musiciens qui "réussissent" (ceux qui gagnent plus d'argent que moi, par exemple) on constate que le mauvais goût vestimentaire ostentatoire est leur principal signe distinctif. Pour les relations aux journalistes, aux institutions, aux programmateurs, cela semble même être un argumentaire indiscutable. Certains disent par exemple que l'usage du pantalon moulant de cuir noir convainc immédiatement le directeur de salle ou de festival du bien fondé de la démarche de l'artiste. Peut-être peut-on y voir l'expression de quelques fantasmes secrets, réincarnés dans le jazz culturel : le gros vase et le petit pot, la botte et le balai, le petit chaperon rouge et le crocodile de l'est, la belle d'un jour et la bête d'un soir... Pas besoin d'en dire plus, ils risqueraient de se reconnaître... Partant de ce navrant mais bien réel constat, j'essaie, par l'usage de la cravate de provoquer une hausse artificielle, mais la plus substantielle possible, de mes revenus. Bon, direz-vous, mais pourquoi la cravate ? Par quoi, ou par qui, s'est imposé ce choix ? C'est simple, une fois décrit le phénomène, il faut se l'approprier, l'arranger, le "mettre en musique"...
En effet, une tentative trop voyante est immédiatement vouée à l'échec, c'est connu. Et puis, que dire de ceux qui, par des artifices misérables tentent leur chance sur ce même terrain, mais sans la réussite ? Le ridicule nous guette à chaque pas ! Mais, Il faut aller jusqu'au bout ! Un costume, même coupé dans une étoffe réputée noble, ne fait pas la star. Surtout s'il vient d'une démarque à bas prix. De la radicalité, que diable ! Mais rien ne serait pire qu'une excentricité que personne ne remarquerait. Il faut donc rester dans le raisonnable et adapter, ou peut-être s'adapter. C'est pour cela que j'ai choisi un espace relativement réduit en surface et en investissement - la cravate - mais bien placé - juste sous le visage - pour mettre en scène mon désir de réussite sociale. Pour le reste, j'accorde une grande importance à la relation au public. Elle passe pour moi avant tout par le projet musical et la justesse de l'engagement de l'artiste. Le problème avec ce genre de déclaration, c'est que tout le monde pourrait la faire. Il faudrait donc préciser. Mais je ne pourrais éclairer les différences que par la comparaison et donc sans dire du mal de certains de mes collègues. Ici, je m'arrêterai donc.

Santi Debriano, contrebassiste
J'essaye de projeter une image décontractée mais élégante. Impossible de jouer en costume, cela m'emprisonne trop. Je préfère une tenue correcte et légèrement "tendance". Je ne joue plus souvent en jeans et en t-shirts, comme j'avais l'habitude de le faire à la fin des années 70 et dans les années 80. Vis-à-vis du public, je pars du principe que plus il sera "bon", meilleure sera notre prestation. Le public porte une certaine responsabilité dans la réussite d'un concert... Nous avons besoin de l'écoute attentive de notre public pour donner le meilleur de nous... Je demande aux musiciens qui jouent avec moi d'être au sommet de leur art. Pas question de planer ni d'être saoul. Une tenue correcte, une compréhension de ce qu'est le langage du jazz et des rythmes latins, une capacité à être créatif musicalement parlant. En tout cas, lorsque je joue avec d'autres musiciens, c'est le langage du regard qui prévaut.

Bruce Gertz, contrebassiste
Nous sommes avant tout des professionnels. Porter des costumes n'est pas nécessaire, en revanche avoir une apparence à la fois élégante et décontractée me paraît être un "plus", avec pourquoi pas un blouson de sport en certaines occasions... Je choisis délibérément la couleur dans mon aspect vestimentaire, une touche artistique... Et puis j'adore plaisanter avec le public et les autres membres du groupe. On est là aussi pour passer un bon moment, et une dose d'humour nous donne davantage confiance dans l'image que nous projetons.

Hugh Hopper, bassiste
Quelle drôle de question !
Je pense essentiellement à la musique lorsque je suis sur scène. Je suppose que la seule pensée concernant mes vêtements est de m'assurer qu'ils ne sont pas trop vieux, sales ou tristes...


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